A la Une Prises de parole

Affaire Bridgestone: les bienvenus coups de gueule des pros du pneu « aftermarket »

Lassés des postures politiques et populistes qui fleurissent sur les décombres sociaux annoncés de l’usine Bridgestone de Béthune, Le DG de Point S -Christophe Rollet- et le président du syndicat des pros du pneu -Dominique Stempfel- viennent de prendre la parole. Pour eux, ce sont les taxes françaises, sociales comme fiscales, qui font fermer les portes de l’usine Bridgestone Béthune et avant elle, de bien d’autres sites manufacturiers en France. Pas la concurrence asiatique ou la surproduction, renforcées par ou nées des confinements sanitaires mondiaux, ce que trop de monde dénonce sans savoir…

De gauche à droite: Dominique Stempfel (président du SPP) et Christophe Rollet (DG de Point S).

Si l’on pouvait un instant s’affranchir des douloureux destins professionnels des 832 futurs licenciés de l’usine de Béthune, on pourrait au moins concéder cette vertu à “l’affaire Bridgestone” : les multiples commentaires politiques et économiques, leurs marottes et leurs poncifs répétés d’interviews en interviews, ont agacé les professionnels de la rechange en pneumatiques jusqu’à faire sortir de leur réserve deux grandes voix du secteur.

Coup sur coup comme vous pourrez le lire ci-dessous, Christophe Rollet, le DG de point S, puis Dominique Stempfel, le nouveau président du SPP (Syndicat des pros du pneu), ont pris la parole pour venir détricoter les lieux communs qui se bousculent autour de deux thèmes aussi prétendument mortifères que confortablement hors de contrôle national : la terrible concurrence chinoise qui ne ferait que croître et les effets délétères d’une théorique surproduction boostée par le covid. A elles deux, ces seules raisons justifieraient l’inéluctable fermeture de Bridgestone-Béthune et l’impossibilité d’y opposer le moindre contre-feux.

La foire aux mauvais prétextes

Si la chute de la première monte ne peut effectivement être niée comme impactant gravement les finances des manufacturiers et ce, à une échelle aussi mondiale que la pandémie, la concurrence chinoise comme la sur-production fleurent, elles, les mauvais prétextes. C’est ce que soulignent en chœur le patron de Point S comme le président de l’organisation professionnelle. Si surproduction il y avait, la rechange en pneumatiques ne vivraient pas l’actuelle pénurie de produits qui affectent les ventes des réparateurs ; et si le Covid expliquait tout, Bridgestone serait la première usine de pneumatiques à fermer en France depuis la crise de 2008-2009.

D. Stempfel et Ch. Rollet arrivent donc, avec force d’arguments, à une même et tout autre conclusion. Si on ne veut pas voir nos emplois aussi socialement que systématiquement ravagés, il est temps de balayer économiquement devant la porte des charges qui ferme les emplois industriels en France. Ce n’est ni la surproduction ni la concurrence asiatique qui expliquent ces fermetures d’usines manufacturières en France, martèlent-ils. Encore moins un marché français de la rechange plutôt prémium qui consomme tout de même 30 millions d’enveloppes par an.

Pour eux, la raison se trouve dans la raréfaction structurelle des productions hexagonales de véhicules au profit d’autres pays où vont s’implanter les chaînes de montage des constructeurs, aspirant concomitamment les usines manufacturières de proximité. Et dans un cas comme dans l’autre, c’est le coût du travail en France, plombé par taxes et charges, qui suscitent ces régulières délocalisations…

 

Prise de parole de Dominique Stempfel, Président du SPP
Dominique Stempel, président du Syndicat des Professionnels du Pneu.

Dominique Stempfel, président du Syndicat des Professionnels du Pneu.

«Je suis resté en veille tout le week-end et j’ai lu et entendu de nombreux commentaires, quelques vérités et surtout de nombreuses contre-vérités et affirmations péremptoires, proférées par des intervenants bien éloignés de notre métier. Par exemple, que les pneus en provenance de Chine représentent 25% de notre marché. Si c’était vrai, nous le saurions…

« Ceux qui ont contribué depuis quelques décennies à l’exode de nos usines et de leurs sous-traitants par l’alourdissement de taxes, impôts ou contraintes réglementaires ; et ceux qui ont oublié ou fait semblant d’oublier que cette catastrophe avait été annoncée l’an dernier par une députée du Pas-de-Calais ont défilé sur les plateaux de télévision ou de radios en criant au scandale. Une amnésie collective sans doute, un dérapage incontrôlé assurément.

« La bonne question est-elle : comment protège-t-on les usines pour les sauvegarder ou comment dynamise-t-on le marché pour qu’elle puisse vendre leur production au juste prix ? 4 usines majeures ont fermé en 10 ans : Continental, Goodyear, Michelin, Bridgestone, plus quelques autres. Ce sont 4 000 emplois qui ont été perdus. Une catastrophe industrielle et sociale tout à fait dommageable dans un pays qui a fortement contribué à construire l’histoire du pneumatique.

« Concernant la première monte, plusieurs usines, dont celle de Béthune, ont été implantées dans les années 60 au cœur d’un important bassin européen de la production automobile. Depuis 2004, notre production a perdu 1,5 million d’unités. Ce sont 7 millions de pneus qui se sont évaporés. Nos constructeurs ont délocalisé ou même sous-traité leur production et en toute logique les manufacturiers se sont rapprochés de ces nouveaux pôles de production pour réduire leurs coûts et répondre aux impératifs du just-in-time. En revanche, l’implantation de Toyota est un excellent contre-exemple montrant que la situation n’est pas irréversible, son usine consomme annuellement environ 1 million de pneus.

« Concernant le marché du remplacement, on peut accuser l’importation et la commercialisation de pneus premiers prix produits dans des pays à faible coût de main d’œuvre. Rappelons, à cet égard, que de nombreuses alertes ont été lancées par nos confrères du SNCP (Syndicat National du Caoutchouc et du Polymère) et nous-mêmes demandant encore, il y a encore quelques semaines à : « Veiller à un contrôle plus strict de la qualité aux frontières et multiplier les actions de surveillance des marchés. La concurrence des marques asiatiques est forte sur le marché du pneumatique. Depuis plusieurs années, les acteurs européens dénoncent les distorsions de concurrence provoquées par le non respect des normes sanitaires de la part de certains industriels asiatiques. L’état doit être garant du respect des règles qu’il a édicté et doit se doter des moyens permettant de surveiller, d‘enquêter puis d’appliquer des sanctions dissuasives aux contrevenants ». Cette proposition est extraite de la note de relance économique de notre organisation publiée en mai 2020.

« Ces produits low-cost peuvent provenir de Chine mais aussi d’autres pays d’Asie, mais pas uniquement, de nombreuses lignes low-cost étant produites en Europe de l’Est, en particulier par les grands manufacturiers. Si ces produits ont pu conquérir 16% de notre marché (Panel GFK/SPP 2020), c’est qu’ils répondent à la demande d’une partie des automobilistes auxquels on ne peut pas demander d’acheter des pneus plus cher, tout simplement parce qu’ils n’en ont pas les moyens. Néanmoins, contrairement à certains marchés voisins, notre marché reste un marché Premium, les français privilégiant majoritairement l’utilisation de pneus de haute qualité, pour des raisons de sécurité et de longévité.

« Par contre, les automobilistes français sont particulièrement sous-équipés pour affronter l’hiver. Le pneu hiver ne représente que 14% des ventes de pneus en France contre 50% en Allemagne. Le décret de la loi Montagne II rendant obligatoire l’usage pneus hiver sur 48 départements est voté mais non promulgué. Tous les pays limitrophes à l’Est de la France imposent cet équipement d’une manière ou d’une autre. C’est avant tout une question de sécurité élémentaire et de mobilité pour éviter de rester bloqué sur des routes enneigées, mais c’est aussi un coup de pouce qui aurait pu donner un peu d’oxygène à la filière.

« Cette situation est d’autant plus frustrante que l’industrie et le commerce de l’automobile ont été massivement aidés par le plan de relance alors que la filière du pneumatique a été totalement ignorée. Bien que le marché soit revenu aujourd’hui à un niveau normal, la baisse des ventes de 80% durant 2 mois de confinement ne pourra vraisemblablement pas être rattrapée. Elle mettra les entreprises de distribution et les industriels en grandes difficultés. On ne peut qu’espérer que des solutions seront trouvées dans les prochains jours pour sauvegarder à Béthune le maximum d’emplois, mais on peut espérer aussi que cette malheureuse circonstance rappellera aux pouvoirs publics les difficultés de l’ensemble de la filière du pneumatique. J’espère donc que des mesures de relance de notre marché seront prises, à commencer par l’incitation à l’utilisation de pneus adaptés pour l’hiver.

« Et puisqu’il est question de faire de la France un pays de pointe pour la voiture électrique, il est important de rappeler qu’avec ce type de motorisation, la maintenance sera réduite au strict minimum et que le pneumatique sera le produit principal de l’après-vente automobile. C’est donc un produit particulièrement stratégique pour l’avenir de notre filière.

 
Prise de parole de Christophe Rollet, DG de Point S
Christophe Rollet, directeur général de Point S.

Christophe Rollet, directeur général de Point S.

« Les fermetures d’usines de pneus ne sont pas dues à une surproduction ou à la concurrence chinoise mais aux surcoûts et taxes qui pénalisent trop les entreprises ! »

« Aujourd’hui, on parle de Bridgestone à Béthune, il y a quelques mois, c’était Michelin à la Roche-Sur-Yon… Les annonces de fermetures d’usines de pneus se succèdent en France. Parmi les principales raisons avancées par les manufacturiers : une surproduction et la concurrence chinoise. Ces arguments ne sont pas valables !

« En effet, les manufacturiers évoquent des surcapacités de production. Il y aurait des milliers de pneus en stock qui ne trouvent pas de clients… Ce n’est pas la bonne raison ! Chez Point S, qui achètent des millions de pneus par an, nous avons au contraire du mal à nous faire livrer, et nous ne sommes pas les seuls. Il y a sans cesse des pénuries de pneus chez les fabricants de pneus premiums, notamment depuis début 2020.

« Le marché du pneumatique en France est stable, à environ 30 millions de pneus. Ceux qui évoquent une chute abyssale du marché due à la crise sanitaire se moquent du monde ! Les Français n’ont d’ailleurs jamais autant utilisé leur voiture pour partir en vacances cet été. Avec 570 centres spécialisés dans le pneumatique et l’entretien auto en France, nous mesurons bien le rebond de l’activité depuis le déconfinement.

« Les manufacturiers évoquent également la concurrence des pneus chinois sur le marché français. Chez Point S, nous n’en vendons pas ! Le marché du pneu en France est un marché majoritairement premium, les pneus chinois low cost ne représentent pas la majorité des volumes écoulés, pas de quoi ébranler des leaders du secteur.

« Les vraies difficultés des industriels aujourd’hui en France sont tout autres.

« Les entreprises sont étouffées par la pression fiscale, que ce soit sur les charges salariales ou l’impôt sur les sociétés qui n’est toujours pas au taux promis ! Le taux d’imposition est beaucoup trop élevé et empêche les entreprises d’investir, d’embaucher, de mieux rémunérer… ou de sauver des emplois. Les manufacturiers ne vont pas réduire leur production, ils vont la délocaliser dans des pays, pas forcément très éloignés, pour réduire leurs coûts.

« Quand on entend certains politiques s’agiter pour dénoncer des “fermetures scandaleuses et inacceptables”, il serait plus profitable qu’ils travaillent à construire un nouveau modèle économique qui permette aux entreprises de produire en France. La pression que subissent les entreprises n’est plus acceptable, qu’elles soient des ETI ou de gros groupes. Il est temps que l’État gère mieux ses dépenses et leur donne plus de maniabilité et pour investir, et pour rémunérer à sa juste valeur le travail de leurs salariés. Moins de fiscalité, moins de charges sociales entraînera plus d’investissement et de redistribution salariale. Une vraie politique sociale et salariale passe obligatoirement par les sociétés qui les emploient, il est temps de ne plus opposer les deux. »

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