Carrosserie : quand l’essentiel des profits va… à l’assureur

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En jouant sur l’obligation légale d’assurer son véhicule et en profitant de l’extrême organisation qui est la leur par rapport aux autres acteurs de la réparation auto (expertise, carrosserie et, bien sûr, automobilistes), les compagnies et mutuelles d’assurance se sont érigées en véritables génératrices de profits… pour elles-mêmes. Malgré leurs promesses d’apport d’affaires aux experts et aux carrossiers, ce sont elles qui s’arrogent l’essentiel des bénéfices, et ce constat révèle l’existence de potentiels intérêts communs entre experts et réparateurs pour remettre en cause ce monopole…

Voici le schéma empirique de ce que devrait être l'interaction entre les différents acteurs de la réparation-collision.

Voici le schéma empirique de ce que devrait être l’interaction entre les différents acteurs de la réparation-collision.

Il y a quelques mois, Benjamin Montmartin, maître de conférences à l’Université de Nice, chercheur au GREDEG-CNRS et vice-président de l’observatoire européen des données d’innovation, a livré à la FFC Réparateurs une présentation de ses travaux sur « la stratégie de monopolisation des profits dans la filière carrosserie« . Sa démonstration est d’une logique implacable au regard de ce que nous observons dans nos colonnes depuis plusieurs années. L’universitaire constate, en effet, combien le lien entre offre et demande, qui régit tous les marchés, a été instrumentalisé pour bénéficier principalement à un acteur tiers : l’assureur.

Organisation pyramidale

Sur un marché de la réparation carrosserie où la demande émane depuis toujours de l’automobiliste et où l’offre est faite par les carrossiers, ni l’un, ni l’autre n’en tirent les principaux bénéfices, souligne-t-il. Car ils sont devenus prisonniers d’intérêts économiques qui les dépassent : ceux des assureurs, que l’obligation légale d’assurance auto (depuis 1958) a, au fil des décennies, placés au sommet des orientations du marché. Un marché à l’organisation devenue extraordinairement pyramidale au cours des dernières années :

  • avec les assureurs au sommet, peu nombreux mais extrêmement organisés ;
  • les experts juste en-dessous, peu nombreux et moyennement organisés mais dont la parole de garant technique est d’or (du moins, censée l’être), forts d’un agrément D’État ;
  • les réparateurs encore en-dessous, nombreux et peu organisés ;
  • les clients automobilistes, extrêmement nombreux mais sans aucun semblant d’organisation.
Un véritable « monopole en chaîne » des assureurs

« L’organisation de la filière carrosserie ne poserait pas de problème si les différents acteurs étaient parfaitement indépendants et si ces acteurs étaient en nombre suffisant et de taille modeste afin qu’aucun d’entre eux n’aie de pouvoir suffisant à influencer fortement les prix ou les prestations. Avec ces conditions, le marché fonctionne de façon satisfaisante et aucun acteur ne doit réaliser de perte ou de profit démesurés car aucun d’entre eux n’a trop de pouvoir», peut-on lire dans l’étude de Benjamin Montmartin.

Sauf que ce n’est plus le cas depuis fort longtemps. Or, « pour réaliser des profits, il faut disposer d’un pouvoir de marché / d’un pouvoir de négociation », selon l’étude. Deux impératifs dont seuls les assureurs jouissent aujourd’hui, qui disposent en outre de capacités « à se concerter plus facilement (accords entre assureurs/mutualisation) ». Ils adoptent donc une stratégie de « monopole en chaîne » avec les différents autres acteurs du marché. Avec les experts, d’abord, les fidélisant par « stratégie de volume » et s’offrant ainsi la possibilité de « réduire les coûts et imposer [leurs] règles en éliminant l’indépendance ».

Avec les réparateurs, ensuite, les fidélisant de la même manière et se permettant ainsi de « réduire les coûts et imposer [leurs] règles en éliminant le pouvoir de négociation ». Avec les automobilistes, enfin, en les incitant à aller chez des carrossiers « partenaires ». « Éliminer une potentielle concurrence par la qualité/ la (re)connaissance/ le savoir-faire, permet de grandes économies de gestion des dossiers », affirme l’étude.

Assureurs, grignoteurs

« Dans tous les cas, il est évident que les assurances ont intérêt et la capacité à contrôler cette filière en réduisant le pouvoir de décision et de négociation des autres acteurs ! », souligne Benjamin Montmartin. Ce faisant, ils n’en finissent plus de grignoter la rentabilité des cabinets d’expertise et des ateliers de réparation carrosserie sans pour autant coûter moins cher au client final.

Comme le souligne l’étude, les compagnies et mutuelles d’assurance se sont donc arrogé le monopole des profits de la filière, renforçant du même coup le contrôle du prix des primes d’assurance et le contrôle du coût des litiges. Du côté des autres acteurs du marché, en revanche, on trinque davantage…

Experts et carrossiers, même constat

Ce diktat assurantiel a conduit, pour les experts comme pour les carrossiers, à la réduction de leur indépendance et à une pression à la baisse des prix entamant fatalement leur rentabilité. Pour les consommateurs, c’est plus discret mais ils se ressentent aussi de l’omniprésence des équilibres économiques des assureurs dans les orientations du marché.

Ainsi, ils font désormais face à une « très faible probabilité de réduction des primes d’assurance et [à un] risque de baisse de la qualité des prestations du aux pressions tarifaires ». Forcément : quand un expert ne peut réaliser son rapport avec le temps et l’application nécessaires et que le carrossier est soumis à des pressions tarifaires et temporelles intenses, le risque d’une réparation moins en phase avec les exigences de sécurité routière s’en trouve augmenté.

Un combat commun experts/réparateurs possible ?

L’étude de Benjamin Montmartin l’affirme : le risque d’une telle situation, si elle perdure, réside en la détérioration continue de la rentabilité pour la carrosserie. Et pour l’expert, bien entendu.

Confrontées toutes deux à la même problématique, les deux professions auraient donc matière à faire front ensemble contre la mainmise assurantielle sur le marché de la réparation-collision, qui pèse également sur le consommateur final. Selon l’étude, on peut envisager « l’émergence d’un potentiel intérêt commun entre les carrossiers et les experts même si cela n’est pas a priori évident ».

Mais, car il y a un mais, « le pouvoir potentiel des experts sur le marché apparaît un peu faible par rapport à celui des assurances », rendant ceux-ci encore plus prisonniers de leur dépendance économique vis-à-vis des assureurs que ne le sont les carrossiers.

L’union pourrait faire la force

L’étude de Benjamin Montmartin évoque donc deux principaux moyens de remettre en question ce monopole mortifère des assureurs sur le marché. « Afin d’améliorer le pouvoir de négociation des carrossiers à court et moyen terme, la seule solution pour les acteurs est de se regrouper et de former une coalition. » Ce qui passerait donc, à tout le moins, par un combat intersyndical des différentes organisations professionnelles de réparateurs.

« Une autre piste consiste à s’engager dans des négociations avec les pouvoirs publics pour définir de manière plus évidente la notion d’indépendance de l’expert en assurance car des intérêts communs sont susceptibles d’émerger. » L’indépendance, ou le libre mandat de l’expert par l’assuré, voilà un combat que plusieurs fédérations ont déjà ouvertement évoqué, qu’elles regroupent des réparateurs ou des experts

Mais la démarche ne fait pas l’unanimité, surtout à l’heure où les défis de la représentativité des organisations professionnelles renforcent, plus qu’ils ne gomment, les querelles de chapelles…

Et voici le schéma de l'interdépendance des différents acteurs du marché de la réparation-collision tel qu'on le connaît.

Et voici le schéma de l’interdépendance des différents acteurs du marché de la réparation-collision tel qu’on le connaît.

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6 Commentaires concernant “Carrosserie : quand l’essentiel des profits va… à l’assureur”

  1. Bonjour, je viens de lire votre article sur la stratégie des assureurs.

    Je suis carrossier et je vis tous les jours cette pression des assureurs via leurs experts qui ont perdu toute indépendance. Pour ces derniers, seul la réalisation des objectifs imposés par leurs donneurs d’ordre est primordiale.
    Le respect des méthodologies de réparation et des barèmes constructeurs n’est plus la base de discussion entre réparateur et expert.
    Il m’arrive de refuser des réparations chiffrées par l’expert et ne correspondant pas à notre méthode de travail. Trop peu de confrères osent ce refus, à tort car ils se suicident petit à petit.

    Dans votre article, il n’est pas noté la présence des réseaux de carrossiers qui se présentent comme les défenseurs de notre métier, par la négociation avec les donneurs d’ordre. Ils ne clament pas “haut et fort” les commissions qu’ils se gratifient au passage des facturations.

    Notre profession est faible et saura-t-elle se regrouper pour se défendre? Je n’en suis pas persuadé.

  2. Tout cela étant… Rien de tous cela ne sera possible si au préalable on éduque pas l’automobiliste à aller d’office là où il le désire … Actuellement c’est bien le seul problème… Des moutons qui ne connaissent pas leur droit et des assureurs qui font bien leur boulot de communication à ce niveau… La boucle est bouclée.

  3. S’il était encore nécessaire de confirmer cet état de fait, voilà qui est clairement établi ! L’étude finit semble-t-il par deux propositions : se fédérer (syndicat unique ?) ou faire intervenir les pouvoirs publics (suppression du lien commercial entre l’expert et l’assureur). Comment vous dire ? je ne crois en aucune de ces deux pistes car il s’agit d’une bataille économique. A ce titre, le scénario business pourrait passer par le fait que chaque carrossier choisisse d’intégrer un réseau business, que les réseaux business se fédèrent (la FRCI existe ! il suffira de l’étoffer en accueillant un peu plus de réseaux) et que cette force économique, qui représenterait plus de 5000 entreprises, aille à la table de négociations sur des « minima » business sur le VR, le SAD, les tarifs horaires liés à la haute technicité (je parle de peinture !), etc … En deux mots, répondre aux « cost-killer » par une démarche de négociation sur les prix.

  4. De ce constat bien connu des acteurs de la réparation / expertise / gestion de sinistres est né LES AFFRANCHIS.
    L’idée étant de fédérer tout ce qu il reste d’indépendants pour leur redonner à la fois un vrai flux de clientèle ET des marges permettant de vivre décemment à chacun SANS altérer la qualité pour le client.
    Notre plateforme de gestion s’appuie (et nous pensons que c’est la seule possibilité) sur le recours direct, c’est à dire remplacer l’assureur de la victime d’accident (0% de responsabilité) pour confier la réparation à un sous traitant INDEPENDANT (non agrée assurances) et faire valider la méthode de réparation et le coût par un expert INDEPENDANT (ne travaillant pas pour les assurances).
    Bien entendu, cela remet en cause le petit business si bien organisé des assureurs et régenté par le pacte anti concurrentiel qu’est la convention IRSA.
    Ils nous ont donc opposé une résistance acharnée dans un premier temps (silence aux courriers, refus d’indemnisation au prétexte de la convention irsa, limitation des remboursements, refus de prise ne charge des frais d’expertise, dénigrement, tentatives de détournement de clientèle, etc, etc)
    Pourtant la justice Française a refusé de rentrer dans le jeu des assureurs / mutualistes et les a systématiquement condamné.
    Sans doute échauffés par ces multiples et récurrents revers, les grandes compagnies d’assurances semblent, aujourd’hui, commencer à jouer le jeu du recours direct. En revanche, les sociétés mutualistes continuent coûte que coûte leur gué-guerre contre le recours direct.
    Qu’à cela ne tienne, nous nous sommes désormais doté d’un dispositif juridique taillé à la mesure de leur résistance et leur promettons une année 2018 très chaude sur tous les fronts….

  5. Laissons tout simplement au consommateur payeur de prime choisir librement et, son réparateur, et son expert pour ne laisser à l’assureur que son rôle de régler le préjudice subi, ou responsable, contractuellement.
    Il y va de la sécurité des véhicules et des personnes, transportées ou croisées sur les voies ouvertes à la circulation.
    Sans complaisance aucune, réparateur et expert définissent la bonne méthodologie pour permettre au premier d’assumer son obligation de résultat, au second, son obligation de moyens, au service d’un seul acteur : l’usager de la route, client reconnu et respecté, remis au cœur même de l’événement.
    Les tensions entre experts et réparateurs en seront d’autant plus diminuées, pour laisser place à un réel dialogue responsable entre deux techniciens au service de leur client commun : l’assuré.
    Et le rôle de l’assureur ? Il paie ce qu’il doit, sans s’immiscer dans des considérations techniques qu’il ignore, pour une finalité de sécurité routière, qu’il ne peut pas ignorer.
    L’enjeu porte sur plusieurs dizaines de millions automobilistes.
    Ne serait-il pas l’heure, pour le législateur, de penser à modifier la réglementation actuelle, et permettre à chaque assuré, comme c’est le cas pour le réparateur, de choisir librement son expert ?
    L’intérêt général ne mérite-t-il pas de passer outre certains lobbies assurantiels et d’expertise ?

  6. Oui, nous sommes finalement bien en France…
    À t-il fallu qu’il soit ici fait appel aux lumières d’un « chercheur » du CNRS pour que le constat que certains font depuis plusieurs années ou pour que, peut-être, les graphiques présentés dans cette étude, soient enfin capables d’instiller une prise de conscience ?
    Si les choses étaient aussi simples, s’il suffisait ainsi de saisir des universitaires pour constater certaines dérives et formuler des solutions, le CNRS serait débordé. Or et pour le sujet du jour, on est loin de ses prérogatives même si le constat est totalement en phase (fort heureusement) avec ce que nous sommes quelques-uns à dénoncer et à donner des pistes de changement depuis bien longtemps.
    Le constat final est donc éloquent. Il s’agit ici une fois encore d’une initiative isolée, celle de la FFC réparateurs. Et bien qu’on ne puisse que se féliciter de la conformité des conclusions, l’on ne peut que regretter que l’ensemble des acteurs ne soient toujours pas fédérés autour d’une seule bannière professionnelle avec un représentant pour chaque branche.
    Au risque de devenir très répétitif, les actions (???) actuelles de franc-tireurs resteront sans lendemain.
    Pis, il sera de plus en plus compliqué de s’opposer aux pratiques actuelles des assureurs, eux qui ne cessent de «quasi-l’égaliser» toujours plus de nouvelles idées.
    Attendons donc encore un peu ? Si les choses empirent encore ce qui ne manquera pas d’arriver, la faute ne sera pas uniquement celle des compagnies d’assurance ! Mais qui assumera tout ce gâchis? On entendra alors pleurer dans nos régions et la faute reviendra, une fois de plus, «à l’autre»…
    Même si le point de non retour approche, il est encore temps d’organiser toutes les réponses efficaces. Alors, on y va ?

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