Quand l’ANEA fait de la résistance (suite): vers la désillusion?

S’il faut reconnaître à l’Alliance nationale des experts automobiles (ANEA) la volonté de se placer en médiateur, si ce n’est en négociateur, auprès de la Matmut et de la MAIF, les deux mutuelles d’assurance ne se sont pas montrées plus flexibles pour autant dans leurs préconisations d’honoraires d’expertise pour 2013. Si, toutefois, l’on s’en tient aux comptes-rendus (à consulter ici et ici) des rencontres entre Philippe Ouvrard, président de l’ANEA, et Messieurs François Farcy et Olivier Lachaize, respectivement directeur en charge des indemnisations et services de la Matmut et directeur de la gestion des réseaux à la MAIF.

Car en attendant les conclusions du conseil d’administration de l’ANEA qui doit se tenir aujourd’hui, les experts ne devraient pas se voir offrir d’autre choix que d’accepter les recommandations de tarifs des deux apporteurs d’affaires. Ou plutôt des deux donneurs d’ordres, puisque d’affaires il semble être de moins en moins question. Ce dont il est question, c’est plutôt d’économies, pour les deux compagnies d’assurance qui n’ont pas hésité, comme en témoignent les comptes-rendus qu’Après-Vente Auto s’est procuré, à nier à l’ANEA tout caractère représentatif des experts en matière de négociations d’honoraires.

« ANEA n’est pas l’interlocuteur de la MAIF pour discuter sur un plan collectif du niveau des honoraires, la démarche étant par nature individuelle », peut-on lire sur le résumé de la réunion ANEA/MAIF. Et la MAIF d’enfoncer le clou sur «l’ingérence» de l’ANEA : « la MAIF précise qu’il n’est pas normal que, sur un sujet qui ne la concerne pas, ANEA s’adresse directement aux partenaires experts de la MAIF [et] que, depuis cet envoi (voir «Honoraires des experts : quand l’ANEA fait de la résistance ») certains cabinets ont interrompu les négociations, puisqu’une moitié d’entre eux (de l’ordre de 150 cabinets) avait déjà donné son accord avant l’intervention d’ANEA ». Force est de constater que les mutuelles d’assurance sont capables de reconnaître le caractère indépendant des experts automobiles lorsque ça les arrange –la négociation d’honoraires– et de mettre tous les œufs dans le même panier lorsqu’il s’agit d’imposer des réductions d’honoraires.

Simple sentinelle ?
Face à cette sèche affirmation d’autorité, rien d’étonnant à ce que, comme le précise le compte-rendu de la réunion ANEA/Matmut, « aucune incompatibilité de mise en application n’a été remontée depuis » la diffusion de la nouvelle grille d’honoraires auprès des experts du réseau Matmut. Devant la perspective d’une perte d’agréments, et donc de volume d’affaires, les experts en sont réduits à l’obéissance pure et simple.Matmut et MAIF reconnaissent néanmoins un rôle précis à l’ANEA : celui « d’attirer l’attention sur l’ensemble des éléments de la prestation expertale, qui doivent servir à définir un honoraire ». Ce que l’ANEA n’a pas oublié de faire.

L’attention des deux compagnies d’assurance a donc été attirée sur la baisse de la sinistralité générale, l’absence de revalorisation des honoraires relatifs à la procédure véhicule endommagé (Matmut) et véhicule gravement endommagé (MAIF), la quantité et le coût de travail supplémentaire engendré par le traitement des photos dans la procédure d’expertise à distance (EAD), et la forfaitisation inappropriée –selon l’ANEA– des prestations de protection juridique. Sans parvenir à faire bouger ni la Matmut, ni la MAIF sur leurs barèmes 2013.

Des tarifs appropriés…
Tout en mentionnant son humble volonté « d’engager des travaux avec ANEA, pour approfondir les questions relevant de l’approche métier », et ce dès le premier semestre 2013, la MAIF a surtout renvoyé les experts dans leur propre camp, en campant, comme la Matmut, sur des tarifs jugés en phase avec le marché.

Les deux mutuelles ont d’ailleurs rappelé à l’ANEA à quel point elles ont été –et sont encore– bons princes. En effet : l’expertise «sur place», cœur du métier de l’expert, a été revalorisée de 1,8% par la Matmut, « en rapport avec l’inflation ». Celle-ci précise également qu’elle est « certainement la seule à valoriser des honoraires dédiés à rétribuer la qualité de l’accompagnement de l’assuré sur la bonne maîtrise du volet sécuritaire », qu’elle a réévalués de 20%.

Quant à l’EAD, les deux compagnies affirment avoir été suffisamment généreuses par le passé sur les honoraires, fixés « à un niveau élevé (2/3 de l’expertise sur place) pour favoriser la pratique », selon la MAIF, et qu’il « n’a jamais été question de rester dans le temps à ce niveau ». En termes plus grammaticalement corrects : les honoraires d’EAD n’ont jamais eu vocation à rester aussi hauts, raison pour laquelle Matmut et MAIF les ont révisés à la baisse pour coller à la tendance baissière qui anime le marché. De 80 à 90 euros il y quelques années, voici que l’honoraire de l’EAD a chuté à 54 euros à la Matmut et autour de 50 euros à la MAIF. Toutes les bonnes choses ont une fin… Enfin, surtout celles qui coûtent aux généreuses assurances.

« Experts, diversifiez-vous ! »
L’élément récurrent du discours des deux mutuelles d’assurance, à travers les comptes-rendus de leurs réunions avec l’ANEA, pourrait être exprimé comme suit : «experts, diversifiez vous !». « Depuis 2008/2009, certains chefs d’entreprise n’ont pas été suffisamment attentifs aux signaux du marché appelant à la diversification de leurs activités en réponse à une baisse des volumes aujourd’hui devenue parfois importante et probablement durable sur leur cœur de métier », peut-on lire dans le compte-rendu de l’entrevue ANEA/Matmut…

Oui, mais que faire de plus lorsque l’on est expert indépendant et que l’on a déjà ajouté par exemple à ses spécialités la protection juridique et l’expertise des machines agricoles et que l’on s’est associé à d’autres cabinets d’experts pour optimiser les performances et augmenter la satisfaction du client ? S’orienter vers l’expertise IARD (Incendies, accidents et risques divers) ou immobilière ? Voilà qui représente un très profond changement de compétences pour des professionnels dont la réelle spécialité reste la technique automobile.

Alors que les experts perdent littéralement leur indépendance vis-à-vis des compagnies d’assurance et sont à la merci des préconisations de tarifs des donneurs d’ordres, certains au sein de la profession verraient d’un bon œil une forme d’union sacrée entre experts et carrossiers, aidés par le levier que constituerait une loi sur le libre choix du réparateur.

Mais cette loi est encore dans les couloirs du parlement et les portes de l’hémicycle ne lui sont pas encore ouvertes. Tranquilles, les assureurs peuvent donc poursuivre leur approche «top down» de la prescription d’honoraires. Cela tombe bien : pour 2013, c’est déjà fait, et pas question de revenir dessus…

6 commentaires concernant “Quand l’ANEA fait de la résistance (suite): vers la désillusion?”

  1. Puisqu’on vous invite à vous diversifier, diversifiez-vous tous! De ce fait, vous allez naturellement revoir les priorités dans vos entreprises et l’expertise pour le compte des assureurs sera moins prioritaire que vos autres branches d’activité.

    Alors, les délais seront allongés d’au moins 3 semaines pour chaque mission, les clients vont hurler sur les temps d’immobilisation de leurs véhicules. C’est toujours le client qui paie sa prime d’assurance, non? Il risque alors de changer d’assureur.

    On vous presse sur les coûts et les délais? Vous ne pouvez agir que sur les délais dans un premier temps.

  2. ENTRE NOUS, LE PRÉSIDENT DE ANEA S’EST BIEN FAIT ROULER DANS LA FARINE.

    JUSTE POUR RIRE, ON NE POURRAIT PAS DEMANDER AU MEDEF DE NOUS REPRÉSENTER AUPRÈS DES ASSUREURS? OU PIRE, À LA CGT ET FO? NOUS SOMMES AUSSI DES « TRAVAILLEURS-TRAVAILLEUSES » BRIMÉS PAR LE PATRONAT…

  3. BONJOUR,

    DANS LA CONTINUITÉ DE VOS ARTICLES SUR LA PROFESSION D’EXPERT AUTO, JE VOUS FAIS PARVENIR EN PIÈCES JOINTES LES RÉSULTATS DE LA NÉGOCIATION DE NOS HONORAIRES PAR NOTRE « PUISSANTE » CHAMBRE SYNDICALE AVEC LA MATMUT ET LA MAIF (MUTUELLE). ([b]NDLR:[/b] [i]les pièces jointes en question sont publiées et commentées ci-dessus[/i])

    DE QUOI ÊTRE PARTAGÉ ENTRE HUMOUR ET CYNISME ET QUI EN DIT LONG SUR L’AVENIR DE NOTRE BIEN TRISTE PROFESSION.

    VOUS SOUHAITANT BONNE RÉCEPTION

    CORDIALEMENT
    [b]UN EXPERT [/b]

  4. A croire réellement que l’ANEA est dirigée par des amateurs…

    La loi stipule que seul l’assuré ou le propriétaire de la carte grise PEUT missionner un expert. L’assureur fait de la subrogation de mission depuis des années et personne ne s’en offusque!

    De plus, le BCA (Actionnariat 100% assureurs…) et les plateformes d’expertise à distance d’assureurs, comme les plateformes d’expertise détenues par des grossistes de pièces automobiles ou de peintures, ne répondent pas à la loi:

    Article L326-6 Modifié par LOI n°2011-12 du 5 janvier 2011 – art. 7 (V)
    I. – [u][b]Est incompatible avec l’exercice de la profession d’expert en automobile [/b][/u]:

    1° La détention d’une charge d’officier public ou ministériel ;

    2° [b]L’exercice d’activités[/b] touchant à la production, la vente, la location, [b]la réparation et la représentation de véhicules à moteur et des pièces accessoires ;
    [/b]
    3° [u][b]L’exercice de la profession d’assureur [/b][/u];

    I bis. – [b]Les conditions dans lesquelles un expert en automobile exerce sa profession ne doivent pas porter atteinte à son indépendance.[/b]

    II. – [b]Un décret en Conseil d’État fixe les conditions d’application du présent article et notamment les règles professionnelles que doivent respecter les experts en automobile.[/b]

    Et devant la loi, l’ANEA n’a pas l’air de bouger beaucoup et se préoccupe de petits sujets plutôt que de prendre les VRAIS problèmes à bras le corps.

    La loi est du côté de l’indépendance de l’expert, c’est de ce côté-ci qu’il faut aller…

  5. Pour faire suite à cet article, à son commentaire et puisque nul n’est censé ignorer la loi, il convient de rappeler le cadre légal régissant la profession d’expert automobile via son diplôme d’État.

    En effet, l’article R326 et ses composantes établissent sans ambiguïté l’indépendance obligatoire de celui-ci, l’interdiction d’exercer la profession d’assureurs ou d’avoir quelque lien avec la réparation automobile. Que d’invraisemblances dont le ministère de tutelle de cette profession devrait légitimement se préoccuper depuis longtemps.

    Le BCA appartient à 100% aux principaux assureurs, ASTREE, plateforme appartient majoritairement à un distributeur de peinture automobile et certains assureurs ont leur propres plateformes d’EAD avec des experts salariés, comme de nombreux pseudos experts conseils.

    Très inquiétant pour tous ceux -et ils sont une majorité- qui veulent juste exercer un métier essentiel pour préserver des équilibres économiques pour le bien des assurés.

  6. Bonjour à tous,

    C’est donc sans la moindre surprise et avec un sourire hilare que j’ai lu les compte-rendus des réunions ANEA/assureurs…

    Malgré la bonne volonté affichée (est-elle vraiment réelle?) par le président Ouvrard, la messe était dite avant ces rencontres. D’ailleurs, il n’y a donc, pour moi, aucune surprise dans le résultat, néant, puisqu’une fois de plus, les experts n’auront pas satisfaction.

    Certains cabinets sont au bord du gouffre (-40% en Janvier); combien de temps vont-ils tenir?

    Petit bémol quand vous dites que les experts perdent vraiment leurs indépendances!!! Cela faisait déjà longtemps que c’était le cas, à partir du moment où c’est l’assureur lui-même qui missionne l’expert…; avec un « contrat » liant les deux parties, avec une convention d’honoraire « négociée » à l’avance, où est l’indépendance???

    Quand l’expert est « noté » sur tout (nombre d’heures, coût de réparations, valeurs, délai de dépôt de rapport, nombre de visites terrain ou EAD,…), où est l’indépendance?

    Quand on menace l’expert de lui enlever un portefeuille de missions parce qu’il est mauvais dans ses chiffres, où est l’indépendance?

    Quand les assureurs font 95% du CA d’un cabinet, il n’y a plus d’indépendance…

    L’aspect technique est passé en second plan, derrière les chiffres.

    Les experts veulent être respectés, payés à leur juste valeur, voir leurs compétences reconnues? Qu’ils dénoncent eux-mêmes les conventions assureurs et (re)deviennent vraiment indépendants en demandant aux pouvoirs publics que les assurés les missionnent directement… Là, on aura vraiment fait un grand pas vers une vraie indépendance des experts.

    Les assurés vont bientôt avoir le choix du réparateur? Très bien, pourquoi ne pas faire de même avec l’expert???

    Au passage, la colère gronde depuis un moment à l’ANEA; une association de dissidents s’est créée l’année dernière dans le nord de la France, avec un peu plus de 100 membres…

    C’est sans compter aussi sur le SEI (Syndicat des Experts Indépendants, donc ne travaillant pas pour les assureurs, donc au service de tous, particuliers comme carrossiers), dont le nombre d’experts augmente régulièrement.

    Vue la conjoncture, l’avenir est sûrement dans cette voie, qui n’est peut-être pas facile à prendre, mais les experts auront-ils le choix???

    D’année en année, la situation s’aggrave et il est encore temps de réagir…

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À propos de l'auteur

Romain Thirion

Journaliste diplômé du CFJ de Paris, Romain Thirion couvre l'actualité automobile depuis 2011, et s'est spécialisé dans l'après-vente en 2012.

Particulièrement intéressé par les problématiques de réparation-collision, il suit les péripéties du secteur de la carrosserie et de l'expertise avec attention. Par ailleurs, il se fait fort de couvrir l'actualité des enseignes de centres auto, de réparation rapide et de pneumaticiens.

Depuis 2017, il est également président de l'Association des journalistes techniques et économiques (AJTE).

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