Tribunes libres Expertise & assurance

“Epaves roulantes : plus de 1200 victimes résumées à du pain et des jeux”

Suite à notre article intitulé “Faux VO/vrais VGE (suite) : un scandale… dans le scandale ?”, paru dans la foulée de la mise en délibéré du procès d’un expert et de vingt-six réparateurs dans le cadre d’une affaire d’épaves roulantes à Evry (91), notre lecteur-observateur du secteur de la réparation-collision et des assurances a tenu à s’exprimer de nouveau afin de souligner que d’autres acteurs de la filière pouvaient tirer bénéfice de la démarche de l’organisation professionnelle : les assureurs.

Note de la rédaction : nos lecteurs, professionnels éclairés de leurs secteurs respectifs, sont parfois aussi informés qu’ils sont incisifs. Surtout lorsque le sujet qui les fait réagir est aussi impactant, pour l’ensemble d’une profession et d’une filière tout entière, que ces différents scandales de faux VO/vrais VGE qui fleurissent depuis bientôt cinq ans… La preuve, encore une fois, avec cette tribune libre percutante dont le contenu, comme à l’habitude, n’engage que l’auteur…

«Bien aidés par les experts constitués partie civile dans le procès d’Évry, dont ils ont acheté l’indépendance [au fil de longues années d’apport d’affaires et de conventions], les assureurs sont naturellement ravis d’avoir ainsi accès au dossier de l’instruction. L’un des buts de la manœuvre est de vérifier que ledit dossier n’implique aucunement la responsabilité pénale des assureurs, puisqu’il ne s’agirait pas pour eux de mise en danger d’autrui, [le tribunal correctionnel d’Evry n’ayant pas retenu le chef d’accusation].

«Il y a là quelque abominable contradiction : les experts de la CFEA et leurs clients assureurs, dont ils dépendent totalement financièrement, seraient-ils amnésiques au point qu’ils ne se rappellent pas que c’est justement l’un des leurs qui avait été condamné pour homicide involontaire en 2016 par le tribunal correctionnel d’Evry, déjà ? L’un des leurs qui, par ses manquements professionnels, n’avait pas vérifié les mêmes types de soudures qui sont reprochés à l’expert dont le procès est en cours à Évry ?

«Il faut en effet bien se rappeler que c’est cet expert-là, adhérent de la CFEA, qui, en validant des travaux insuffisants de collage entre les deux morceaux du châssis coupé en deux d’une Clio RS [revendue frauduleusement comme VO], avait permis à la voiture de s’ouvrir à nouveau en deux, suite à un choc pourtant mineur, occasionnant ainsi la mort accidentelle du jeune passager sur une route de Milly-la-Forêt (91). Les membres de la CFEA, malgré ce que celle-ci voudrait laisser croire au travers de l’article du Parisien [du 10 septembre dernier], ne sont donc pas toujours exempts de tout reproche.

«Mais alors pourquoi la CFEA prendrait-elle le risque d’écorner en fait son image sur des éléments qu’elle n’est pas en mesure de réfuter ? En réalité, il s’agit d’escamoter la réalité. Car il ne faudrait sans doute pas que ceux qui sont les fournisseurs d’affaires des experts soient mis en cause en tant qu’éventuels complices du délit. C’est justement ce qui fait qu’aujourd’hui la CFEA, avide pour ses adhérents de missions d’expertise véhicule endommagé (VE) distribuées par les assureurs pour services rendus, se positionne comme une alternative en faussant la neutralité du jugement en tant que garant saint de la profession d’expert en automobile.

80% des véhicules rappelés de nouveau disponibles !

«Elle a malgré tout déformé les résultats de la réalité technique des expertises complémentaires des véhicules ayant fait l’objet de procédures de rappel contiguës au procès en cours. Cette scandaleuse transhumance des résultats a permis de pallier à deux incidents de parcours essentiels :

  • éviter un mécontentement généralisé des propriétaires en rendant 80% des véhicules rappelés et expertisés sous son égide à nouveau disponibles ;
  • éviter à tout prix que ses chers apporteurs d’affaires assureurs n’aient à subir les conséquences d’une condamnation pénale.

«En réalité, selon les forces de l’ordre formées à l’expertise automobile par les représentants du ministre des Transports, 80 à 90% des voitures expertisées par la CFEA auraient dû finir à la casse après expertise complémentaire. Dans ces conditions comment expliquer au parquet d’Évry la dangerosité potentielle de ces voitures sans souligner l’insuffisance notoire de moyens financiers mis en place par la majorité des compagnies d’assurance à disposition des experts, ni sans souligner non plus le manque de sérieux flagrant d’une organisation professionnelle ayant prétention à vouloir influencer le gouvernement ?

Quid de l’implication de l’assureur ?

«Mais comment vérifier l’implication de l’assureur ? L’Agence de lutte contre la fraude à l’assurance (ALFA) est un organe développé par les compagnies d’assurance. Cette association, par son réseau étendu d’enquêteurs de terrain et d’adhérents assureurs, a la capacité en très peu de temps de donner l’environnement assurantiel de ses assurés souscripteurs. En cas de déclenchement intempestif de l’assurance responsabilité civile professionnelle d’un expert, ou suite à une enquête, l’assureur connaît bien évidemment l’activité potentiellement frauduleuse de cet expert puisque non seulement, il indemnise le cas échéant les particuliers de l’effet des pannes induites par de mauvaises réparations, mais de plus, il rembourse aux termes du jeu de son contrat les effets de la non façon ou la malfaçon intervenue sur la voiture du plaignant en cas de détermination de vice caché. Mais l’assureur préfère se cacher en réalité derrière le mur de l’absence de réponse.

«Que signifie l’absence de réponse de l’assureur à l’État ? Par similitude de procédé voici un exemple de motif qui pousse les assureurs à ne pas répondre : aujourd’hui, chacun est conscient que ce qui intéresse, d’un point de vue du gain supplémentaire d’argent, les compagnies d’assurance, est la fraude externe à l’assurance obligatoire. En somme les forces de l’ordre qui effectuent des contrôles routiers doivent savoir si une voiture est assurée ou pas, pour verbaliser le conducteur en cas d’absence d’assurance. Or, le délai d’inscription de 72h au fameux fichier des véhicules non assurés est très souvent dépassé par l’assureur et les compagnies, comme leurs représentants s’octroient la latitude de dire aux autorités qu’ils ne savent pas répondre pourquoi. Alors qu’en réalité l’assureur le sait, puisqu’il continue sciemment la négociation des tarifs du contrat avec le propriétaire de la voiture bien au-delà du délai impératif imposé par l’État. Cette absence de réponse serait pourtant constitutive d’un faux administratif impactant l’automobiliste.

Les victimes n’ont plus qu’à espérer…

«Et les 1 200 victimes dans tout ça ? Assureurs et CFEA ne s’en soucient guère apparemment, puisque contrairement à ce qu’il convenait de faire pour leur sécurité, rappelons qu’au total, 80% des véhicules ont été remis à leurs propriétaires après expertise complémentaire. L’interview donnée au Parisien démontre qu’il n’importe visiblement à la CFEA que le bien-être de ses chers apporteurs d’affaires assureurs, et de redorer le blason d’une profession qu’elle tente de s’accaparer. Car n’oublions pas non plus qu’une taxe, portant sur tous les experts ayant vocation à introduire des rapports VE dans le SIV en les obligeant à utiliser un concentrateur dit “unique”, aurait bien été obtenue auprès de la Délégation à la sécurité routière (DSR). Et cela, comme démontré, au motif très contestable d’améliorer la sécurité de l’authentification de l’expert censé introduire lui-même son rapport dans le SIV.

«Mais au-delà de ces conflits d’intérêts, les victimes de l’expert –tant celui qui est mis en cause et dont le délibéré est renvoyé au 3 décembre au Tribunal de grande instance (TGI) d’Evry, que des autres experts s’attachant ailleurs à frauder autant que possible– ne peuvent, quant à elles, qu’espérer…

  • Espérer que la décision de la justice à venir reconnaisse enfin leur mise en danger inadmissible de la part de professionnels quels qu’ils soient.
  • Espérer que lesdites victimes seront indemnisées un jour par l’intégralité des coupables et leurs complices.
  • Espérer que les assureurs accorderont, comme il se doit, à la DSR le financement de campagnes de rappels à la hauteur des moyens à réellement mettre en œuvre, et non a minima.
  • Espérer, que ce qui, à la marge, ne concernerait somme toute qu’une dizaine de milliers de voitures ne soit pas, en réalité, une véritable infection qui gangrène toute la filière aval de l’automobile.
  • Espérer, pour enrayer tout foyer d’infection établi initialement par monopole, que la CFEA ne soit pas le seul groupement professionnel autorisé par le gouvernement à expertiser des voitures lors d’une expertise complémentaire.»

Tribune transmise à qui de droit…

1 commentaire concernant ““Epaves roulantes : plus de 1200 victimes résumées à du pain et des jeux”

  1. Témoignage très intéressant… Suivra dans les semaines à venir un autre constat : la gestion catastrophique des VEI hors VE par les assureurs. Petit teasing : malgré la loi les assureurs renvoient les cartes grises aux assurés de véhicules pourtant classés VEI par des experts, refusant la cession pour des motifs fallacieux… Que doivent faire les assurés en questions ? Reprendre leurs véhicules classés comme dangereux suivant les normes du ministère ? Les revendre puisque les assureurs n’ont toujours pas bloqué la carte grise en préfecture comme la loi les y obligent ? Un autre scandale en perspective ?

Laisser un commentaire

Votre courriel ne sera pas publié.


*


*

Note de l'article
1 Etoile2 Etoiles3 Etoiles4 Etoiles5 Etoiles (10 votes, moyenne : 3,20 sur 5)
Loading...

À propos de l'auteur

Romain Thirion

Journaliste diplômé du CFJ de Paris, Romain Thirion couvre l'actualité automobile depuis 2011, et s'est spécialisé dans l'après-vente en 2012.

Particulièrement intéressé par les problématiques de réparation-collision, il suit les péripéties du secteur de la carrosserie et de l'expertise avec attention. Par ailleurs, il se fait fort de couvrir l'actualité des enseignes de centres auto, de réparation rapide et de pneumaticiens.

Depuis 2017, il est également président de l'Association des journalistes techniques et économiques (AJTE).

+33 1 41 88 09 06

rthirion@apres-vente-auto.com