Tribunes libres Expertise automobile

Quand le libre marché restreint l’indépendance de l’expert

Expert en automobile depuis 1984, agréé près la Cour de cassation et la Cour d’appel de Limoges, entre autres, René Chastaing a vu évoluer la profession d’expert depuis plus de 35 ans et pu constater à quel point la situation de la réparation-collision, autrefois favorable au réparateur, est aujourd’hui cadenassée par les arbitrages économiques des assureurs. Et il constate dans cette tribune qu’exercer le métier d’expert en toute indépendance est nécessairement contrecarré par ce libre marché dont les lignes ne cessent de bouger…

« Dans le métier depuis 1984, j’ai toujours entendu parler de « l’indépendance de l’expert » et j’ai toujours rencontré des experts qui la revendiquaient, et même parfois au BCA ! Aujourd’hui encore, je rencontre de jeunes experts qui s’en prévalent avec force et conviction.

« Si cette doctrine est louable, elle ne me paraît pas applicable dès lors qu’il s’agit de réaliser les missions d’expertise collision confiées par les assureurs.

« La liberté de prescrire n’existe plus. En fait je crois qu’elle n’a jamais existé.

Autrefois…

« Au début de ma carrière d’expert, avec un passé en atelier, j’avais une bonne expérience des temps de réparation. Mais, pour autant, ceux que j’accordais aux réparateurs étaient au-dessus. En effet, nous étions encore à une époque où il fallait contenir les restes d’habitudes opulentes prises à « l’âge d’or » de la réparation.

« Les temps barèmés de l’époque avaient déjà bien amélioré la situation mais étaient encore au-dessus de la réalité et les plus rigoureux d’entre nous avaient bien du mal à descendre au-dessous.

« Par exemple, 4 heures pour peindre une aile avant de Renault super 5 en métal-vernis, c’était peu ou prou le barème « officiel » de la profession que pouvait revendiquer chaque réparateur. Il fallait donc s’accommoder du fait de prescrire des temps jusqu’au double parfois de ceux nécessaires.

« C’est en cela que j’estime que je n’avais pas la liberté de prescrire ce que j’estimais réellement, du fait du contexte de la réparation-collision de l’époque.

« Et ne pensez pas qu’il suffisait d’être encore plus exigeant et plus tenace, vous ne pouvez pas descendre sous un certain seuil quand vous faites partie des 2 ou 3 experts les plus stricts sur les 10 de votre secteur. On ne peut brutalement changer les règles d’un marché, il faut se contenter de les influencer sur le terme. J’ai vécu quelques « sorties manu-militari de garages » qui m’ont montré où se situaient les limites.

…rien à voir avec aujourd’hui

« Depuis, le temps a passé et les experts ont continué à rétablir la vérité des coûts des réparations. Les assureurs, qui sont les bénéficiaires de cette situation, pourraient être satisfaits et s’en tenir là. Mais voilà qui n’est pas possible parce que les entreprises d’assurances sont en concurrence tarifaire féroce entre elles et que tous les postes de coût sont auscultés et pilotés.

« En ce qui concerne le coût de la réparation-collision, aucun assureur n’en connaît le juste prix et aucun ne se donne les moyens de le connaître. Il n’y a donc pas de système étalon fixant ce juste prix. Pour autant, les méthodes statistiques encadrent fortement ce poste et présentent pour certains, les plus « affûtés », des dérives :

  • Parce que l’étalonnage se fait par rapport à ceux qui ont les coûts les plus bas : la référence est constamment tirée vers le bas, vous être bons à l’instant T mais vous deviendrez forcément mauvais si vous ne continuez pas à baisser.
  • Parce que la rémunération est devenue aussi un critère de sélection : pour rester dans la course, vous devez toujours baisser et votre coût moyen et vos honoraires…

« Il y a déjà un certain temps que les réparateurs ont intérêt à être performants avec ce que les experts leur accordent. En tout cas les « purs », qui voulaient réparer des 2CV comme des Rolls, ont dû passer leur chemin. Ceux qui s’en sortent finalement le mieux dans ce contexte sont les plus astucieux pour qui la qualité n’est pas l’objectif premier : pièces asiatiques, réparations économiques… Au final, c’est l’assuré qui hérite de cette réduction de la qualité.

« S’y ajoute le fait que, pour les pertes totales, les experts sont contraints là-aussi de baisser sans cesse les valeurs des véhicules, avec comme conséquence que les assurés perçoivent de moins en moins de quoi remplacer leur véhicule en perte totale.

« C’est pourquoi aujourd’hui les experts ne sont pas libres de prescrire ce que leur dicte leur conscience, du fait du contexte économique de l’assurance.

« Ajoutons que, avec de tels systèmes statistiques, on voit bien qu’il n’y a plus forcément besoin d’experts pour tirer les coûts à la baisse, il suffit d’avoir la mainmise sur la profession de la réparation et d’y instaurer les mêmes principes de mesure et de rémunération. Ainsi même les experts « les plus performants » ne sont pas à l’abri du chômage…

Quelques perspectives

« Si les experts en automobile doivent en très grande partie leur existence à l’activité d’assurance, leur déclin pourrait bien venir de cette même source.

« A moins que ces excès, qui affectent finalement les assurés, ne créent un nouveau besoin d’expertise à leur propre service si la dégradation de leurs intérêts devenait trop sensible ? C’est, je pense, ce que vise le SAEI. Verra-t-on venir la double expertise assureur/assuré ? Pourquoi pas. Ce ne serait même pas une mauvaise nouvelle pour les assureurs, du moment que tous soient logés à la même enseigne.

« Pour conclure, à défaut que des lois définissent et protègent l’action expertale, ce qui est quand-même partiellement le cas, ce ne sont que les ficelles sans cesse mouvantes du marché de la réparation-collision, qui relie assureurs – assurés – garagistes – gestionnaires de réparation – constructeurs…, qui restreignent l’indépendance de l’expert, et pas seulement l’action de l’un d’entre eux.

« Les assureurs, en se répartissant le marché à quelques-uns, sont devenus de très grosses entreprises qui ne savent plus et ne veulent plus communiquer avec de petites entreprises prestataires. Les cabinets d’expertise travaillant pour les assureurs, de loin les plus représentatifs de la profession, ont donc suivi la tendance et ont eux-aussi grossi et se sont organisés en réseaux qui n’auront bientôt plus rien à envier au BCA en termes de taille.

« Il n’y a donc rien de vraiment étonnant à ce qu’ANEA et BCA, qui représentent finalement la même cible, se rapprochent.

« A mon avis, l’alliance ANEA/BCA ne se cache pas vraiment de jouer le jeu des assureurs, pour y conserver sa place historique de gardien des coûts. Ce sera, outils modernes obligent, avec beaucoup moins de monde, toujours avec les lois du marché et, souhaitons-le, avec un professionnalisme bienvenu que méconnait le cœur de métier des autres professions. »

René Chastaing

2 commentaires concernant “Quand le libre marché restreint l’indépendance de l’expert”

  1. Bel article, bravo pour cet avis éclairé d’un « ancien » qui a du vécu et l’expérience, ce qui se fait rare…
    Pour revenir à l’alliance BCA/ANEA, cette dernière organisation a probablement mis une nouvelle (et dernière…) fois le doigt dans un bel engrenage qui pourrait la mener à sa perte…
    Nul doute possible sur l’intention des assureurs de mettre un ver dans le fruit de l’expertise et c’est fait, bravo, ils vont arriver à leurs fins !
    L’avenir nous dira ce qu’il va advenir de l’expert « indépendant » (qui ne l’ai plus depuis longtemps), mais le chant du cygne n’est pas loin…

  2. Belle tribune d’un expert qui a retrouvé l’indépendance et nous fait part de sa vision sur la profession.
    N’en déplaise aux organisations syndicales et groupements d’experts qui se revendiquent libres et représentatifs, le constat actuel démontre sans cesse une perte évidente de souveraineté dans la gestion des dossiers au sein des cabinets d’expertise et une baisse inquiétante de la qualité technique des rapports. Les surévaluations des dommages sont aujourd’hui la règle pour traiter les dossiers en différence des valeurs et ainsi sortir des statistiques de coût moyen, quand aux valeurs de remplacement des véhicules, rares sont celles qui correspondent réellement au préjudice de l’assuré. Par ailleurs, l’intelligence artificielle ne résout pas les problèmes…
    La double expertise assureur/assuré, comme elle se pratique dans le bâtiment depuis des décennies, aurait l’avantage de clarifier la situation de l’expert qui travaille évidement pour l’intérêt exclusif de son client, mais au moins dans un débat contradictoire. Toutefois, même dans ce cas, l’indépendance est là aussi une utopie…

Laisser un commentaire

Votre courriel ne sera pas publié.


*


*

Note de l'article
1 Etoile2 Etoiles3 Etoiles4 Etoiles5 Etoiles (4 votes, moyenne : 4,00 sur 5)
Loading...

À propos de l'auteur

La rédaction