Analyse – Fiev: comment et pourquoi Valeo, Faurecia et Plastic Omnium l’ont quitté

Partagez

A peine élu, Claude Cham, le nouveau président de la Fiev, doit faire face au brutal départ de trois grands des adhérents, a fortiori français, que sont Valeo, Faurecia et Plastic Omnium. Ont-ils quitté la Fiev pour la PFA (Plateforme Automobile) à cause de l’élection de ce président historique comme la rumeur le laisse entendre ? Pas si sûr. Et pas si simple…

Ce n'est pas la réélection de Claude Cham à la tête de la Fiev qui explique le départ brutal de Valeo, Faurecia et Plastic Omnium de la fédération....

Ce n’est pas la réélection de Claude Cham à la tête de la Fiev qui explique le départ brutal de Valeo, Faurecia et Plastic Omnium de la fédération….

C’est l’une de ces histoires feutrées d’alcôve comme seules les fédérations professionnelles savent nous en écrire. De celles qui naissent le plus souvent de changement d’époque, à tout le moins de changements d’élus. Et c’est bien ce qui semble se passer à la Fiev, la puissante fédération des équipementiers. Valeo, Faurecia et Plastic Omnium (respectivement 19,4 milliards, 17, 5 milliards et 8,2 milliards d’euros de CA), viennent de la quitter aussi spectaculairement que violemment pour rejoindre la Plateforme Automobile (PFA).

Généralement, les querelles internes ne dépassent jamais les discrets couloirs de telles organisations professionnelles. L’intérêt général finit toujours par les y claquemurer avant qu’elles ne puissent soudre. Mais pas cette fois pourtant : le mécontentement des trois équipementiers et la raison possible de leur départ ont fuité dans la presse. Plus inédit encore : la rumeur laisse clairement entendre que c’est l’avènement-retour de Claude Cham à la présidence de la Fiev et du SFEPA (principal syndicat membre de la Fiev) qui aurait motivé leurs brutales démissions concomitantes. A écouter les bruissements équipementiers, ce serait peut-être même la personnalité de Claude Cham qui motiverait leur désadhésion…

Est-ce aussi simple ? Pas sûr. Reprenons donc le fil des événements pour tenter d’en comprendre sinon l’essence, au moins la logique.

Le détonateur Mauge

le 31 mars dernier, Jacque Mauge quitte les présidences de la Fiev et du SFEPA. A la surprise générale et alors qu’il avait été réélu en mai 2018 pour 3 ans, il avait annoncé en fin d’année dernière devoir promptement être parti au 31 mars 2019 au plus tard. La raison ? Une soudaine nécessité de faire valoir ses droits à la retraite. Or, selon les statuts de la Fiev, la condition de retraité n’est pas compatible avec une présidence. Sa succession s’ouvrait donc nécessairement.

On ne saura jamais vraiment pourquoi un homme si organisé et si prévoyant semble avoir dû subir ainsi l’urgent renoncement à toute activité professionnelle. Mais c’est bel et bien à l’occasion de cette relative déstabilisation du fonctionnement quotidien de la Fiev que les événements récents prennent leur source.

Nous sommes donc fin 2018. Continuité oblige, son remplacement passe alors en “priorité 1”. La nécessité de candidatures se pose d’autant plus crucialement que l’idée d’une vacance de pouvoir est inimaginable. Pas question de jouer la montre. Des tours de table officieux s’organisent donc afin d’identifier d’éventuels candidats et pré-évaluer leurs compatibilités avec les divers courants internes et l’intérêt général de la profession.

Pas de “statut de commandeur” pour le candidat des 3 équipementiers
Hervé Guyot, le candidat de Faurecia, Valeo et Plastic Omnium à la présidence de la Fiev.

Hervé Guyot, le candidat de Faurecia, Valeo et Plastic Omnium à la présidence de la Fiev.

Mars 2019. Valeo, Faurecia et Plastic Omnium, tous trois grands adhérents de la Fiev, ont depuis longtemps fait connaître leur candidat en la personne de Hervé Guyot. Il affiche d’ailleurs un solide pedigree digne du poste brigué. Actuel directeur de la stratégie de Faurecia et l’un des vice-présidents du groupe, il vient du comité exécutif du FSI (Fonds Stratégique d’Investissement des équipementiers). Précédemment encore, il avait assumé les fonctions de directeur général de la Banque PSA Finance. Un parcours exemplaire qui, de l’expérience constructeur à la trajectoire équipementière, le qualifie pour le poste hautement politico-industriel de la présidence de la Fiev.

Mais les statuts sont les statuts. Le futur président de l’organisation professionnelle doit être impérativement issu des membres déjà élus du comité exécutif de la Fiev. Et Hervé Guyot ne l’est pas encore. Une assemblée générale extraordinaire et un comité directeur se tiennent donc le 13 mars dernier, qui doivent l’introniser au comité pour le rendre présidentiable.

Las. Ce jour-là, le quorum ne sera pas atteint, condition sine qua none d’un vote valide. Hervé Guyot ne peut alors intégrer le comité exécutif. De fait, il ne peut pas non plus présenter sa candidature.

Claude Cham, raison expiatoire ?

La Fiev, qui n’a apparemment toujours pas d’autre candidat susceptible d’emporter l’adhésion générale, va refaire un tour de table. Qui, parmi les membres du comité exécutif, peut au moins assurer la présidence pour le reste du mandat de Jacques Mauge qui expire le 30 juin 2021 ? Devant l’absence de postulant, Claude Cham fait savoir qu’en tant que président d’honneur, il peut se rendre disponible pour assurer cette charge. Et c’est ainsi qu’il accède à la présidence.

Impossible bien sûr de savoir si ce jour J où Hervé Guyot devait rejoindre le comité exécutif, l’insuffisance de quorum était dû au hasard des agendas ou né d’une stratégie intentionnelle de la chaise vide. Il est vrai aussi que certaines parties de poker ne se gagnent pas nécessairement à la table de jeu. C’est probablement cette dernière morale que Valeo, Faurecia et Plastic Omnium ont voulu tirer de l’événement. Et c’est possiblement cet affront qui a motivé leur départ, bien plus probablement que le retour de Claude Cham comme la rumeur le laisse entendre. Sa nouvelle présidence n’est semble-t-il que la fin de l’histoire, pas son origine…

Mais pourquoi diable quitter la Fiev pour la PFA ?

C’est toujours la question qu’inspire une rupture, qu’elle soit amoureuse, politique, actionnariale ou en l’occurrence syndicale : est-il ou est-elle parti(e) à cause de moi ou pour quelqu’un d’autre ?

Comme dans toute séparation encore –a fortiori quand elle concerne des entreprises aux communications cadenassées par des exigences de communication financière-, impossible d’espérer obtenir des réponses fiables et factuelles auprès de l’un des protagonistes. Et encore moins auprès de la si secrète Fiev. Deux des trois équipementiers nous ont certes facilement confirmé l’avoir quittée (Valeo et Faurecia). Mais sur les raisons précises de leurs départs, nous ne leur arracherons qu’un «no comment»…

L’explication de l’affront suffit-elle à élucider les causes du désamour des trois grands équipementiers pour la Fiev et leur consolation immédiate dans les bras subsidiaires de l’accueillante PFA ?

L’insoutenable glissement des pouvoirs

Là encore, le dossier semble plus complexe. Car d’autres parties se jouent, notamment celle initiée par la Plateforme Automobile à laquelle sont allés s’arrimer les trois équipementiers démissionnaires. Une partie qui a du sens sur le papier, puisque la raison d’être de la PFA est de constituer un grand et puissant ensemble associatif capable de peser plus lourd. Ce que confirme d’ailleurs Valeo qui nous dit «rejoindre la PFA, mieux à même de défendre les intérêts de tout le secteur automobile». Transmis à la Fiev qui appréciera sûrement…

Il s’agit bien sûr de peser dans le concert parfois discordant des pouvoirs publics et autres institutions nationales et internationales ; de mieux concilier les intérêts pas toujours convergents des équipementiers et de “leurs” constructeurs… Le tout pour mieux affronter les grands défis que sont l’autonomisation, l’électrification ou la “data-isation” des véhicules. Dans un ensemble allant de l’industrie 4.0 jusqu’au plus petit des ateliers tôt ou tard appelé à se connecter sur ce “grand tout”.

Luc Chatel, président de la PFA

Luc Chatel, président de la PFA

Sans oublier non plus la dimension éminemment politique de la préservation des emplois de toute la filière. Une dimension qui s’incarne dans la présidence de la PFA assurée par Luc Chatel, que beaucoup voient ainsi se refaire une légitimité, au moins autant électorale qu’automobile, qui ne peut insulter son avenir.

Une illustration de nouvelles forces en présence

Il n’est dès lors pas interdit de penser que le candidat malheureux à la présidence de la Fiev avait pour mission quasi-officielle de ses trois Pygmalion-équipementiers d’orchestrer un rapprochement Fiev-PFA. Et dans ce cas, la Fiev et ses autres adhérents ont peut-être bel et bien fait en sorte d’éviter de valider cette option en réfutant celui qui voulait et devait la porter.

Pourquoi ? Nous y reviendrons sûrement dans de prochains articles, où il sera question par exemple de l’anoblissement inédit des équipementiers, devenus motoristes à l’occasion des mutation énergétiques doublées des disruptions de la mobilité. Pour faire court et très schématique, il ne pourrait bientôt rester auxdits constructeurs que le dessin des véhicules et le marketing, la valeur ajoutée glissant vers les équipementiers (voir «le discret règne naissant du “Pricing Power”»)…

Des constructeurs qui voient leur domination de la chaîne alimentaire automobile remise en question. Au niveau planétaire, par les Gafam qui cherchent activement à s’approprier la valeur ajoutée des données automobiles et en passant, à s’octroyer une position de choix dans l’avenir des mobilités autonomes. Et plus microcosmiquement donc, par la facilité croissante à devenir quasi-constructeur, maintenant que les motorisations électriques ou alternatives sont autant l’affaire de leurs sous-traitants que d’eux-mêmes. Il suffit de voir comment le séisme Tesla a secoué toute l’industrie auto mondiale pour comprendre combien les constructeurs se sentent cernés. Ou pour pressentir une partie des enjeux.

Nous voilà en tout cas rendus très loin d’un simple refus épidermique de voir “l’homme Claude Cham” revenir à la présidence de la Fiev. Il nous reste toutefois à comprendre qui donne des gages à qui, autant de la part de la Fiev que de la part de la PFA. Et qui gagne ou perd quoi, à maintenir l’attelage ou à changer de cheval.

Comme d’habitude, nous vous tiendrons au courant…

 

Voir aussi Equip Auto : Philippe Baudin nouveau président du salon !

Note de l'article
1 Etoile2 Etoiles3 Etoiles4 Etoiles5 Etoiles (5 votes, moyenne : 4,80 sur 5)
Loading...

1 Commentaire concernant “Analyse – Fiev: comment et pourquoi Valeo, Faurecia et Plastic Omnium l’ont quitté”

  1. bravo, ça c’est de l’article de fond. Je suis d’autant plus content que, avant de lire l’article ce matin, je me demandais quels pouvaient être les dessous de cette «affaire». Et sans votre article, j’aurais été loin de comprendre!….

    NdlR: Merci, transmis à la rédaction! Et merci de nous lire…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


*