Quand TF1 décrypte l’arnaque aux épaves roulantes…

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A la veille du début du procès de réparateurs et d’un expert suspectés d’avoir remis sur le marché du VO des véhicules gravement endommagés (VGE), TF1 a diffusé, le 1er septembre dernier, un numéro de Grands Reportages dédié aux failles, légales ou non, de la filière VE et suivi des enquêteurs de la Gendarmerie Nationale dans leurs efforts pour démasquer les coupables de ce type d’arnaques éminemment dangereuses pour la sécurité des usagers de la route.

Les programmations télévisuelles ne sont jamais le fruit du hasard. Surtout lorsque le programme concerné n’est autre qu’un sujet journalistique. En effet, si le magazine Grands Reportages du 1er septembre dernier a consacré une heure entière à un sujet intitulé “Epaves roulantes : scandales et arnaques”, c’est bien parce que, le lendemain, lundi 2 septembre, devait s’ouvrir à Evry le procès de 26 réparateurs et d’un expert suspectés dans l’affaire des 1 024 faux VO/vrais VGE révélée en 2017 par nos confrères du quotidien Le Parisien (voir «Le procès des “1 000 faux VO/vrais VGE” a commencé à Evry»).

L’enquête télévisuelle, réalisée par le journaliste Bertrand Bolzinger, est le fruit d’un long travail de suivi des différents enquêteurs de la Gendarmerie Nationale investis dans le démantèlement des filières de revente de véhicules impropres à la circulation et maquillés en véhicules d’occasion. Des filières qui impliquent généralement quelques experts épars et marginalisés d’un côté et, de l’autre, plusieurs professionnels plus ou moins officiels des métiers de l’automobile, de l’Oise à l’Essonne, des Hauts-de-Seine au Val-de-Marne et, plus généralement, dans toute l’Île-de-France.

Une épave roulante, « satisfait ou remboursé » !

Le reporter nous emmène d’abord à Mennecy, dans l’Essonne (91), à la rencontre de l’adjudant-chef de gendarmerie Pascal Desclos, en charge de l’une des enquêtes portant sur le commerce de VE réparés sommairement et revendus comme VO. Avec l’aide de l’expert Pierre-Yves Debuisne, le militaire reçoit plusieurs propriétaires de véhicules ayant subi ce type de fraudes afin de procéder à une expertise de sécurité. L’on y fait la rencontre d’une jeune femme dont la Renault Clio, achetée 4 500 euros, doit être immobilisée. Sujette à un choc avant gauche avant son rachat, l’expertise a permis de déceler de graves défauts de solidité du châssis à l’endroit même où le véhicule a subi le sinistre.

Autorisée à rentrer chez elle mais à ne pas faire circuler sa voiture de nouveau, la jeune femme choisit donc de ramener le véhicule à l’endroit où elle l’a acheté, le garagiste lui proposant sur le champ de la rembourser car, chez lui, « c’est satisfait ou remboursé ». Reconnaissant finalement avoir réparé lui-même le véhicule, en signant le chèque de remboursement immédiatement, le réparateur s’assure néanmoins de ne risquer aucune poursuite, selon le reporter. La responsabilité, il faut donc désormais la trouver ailleurs…

Près de 2 000 VGE remis à la route par un seul expert

Et cet ailleurs, c’est chez l’expert suspect d’avoir autorisé la remise à la route des véhicules concernés par la fraude. L’homme que l’on rencontre, rebaptisé Michel pour les besoins du reportage et par respect pour sa présomption d’innocence, aurait permis de remettre en circulation 1 874 véhicules en deux ans, soit « trois fois plus que la moyenne de ses confrères experts », affirme l’auteur du reportage. L’expert se serait rendu coupable d’avoir feint le suivi de réparations de 15 véhicules par jour, en moyenne… Suffisant pour accumuler 400 000 euros de chiffre d’affaires sur les deux années, « contre 120 000 pour un expert dans la norme » selon Bertrand Boltzinger.

Pourtant, professionnel depuis 35 ans, l’homme continue d’exercer au moment du tournage, arguant que « la présomption d’innocence est valable pour tout le monde » et montrant, pour prouver sa bonne foi, les clichés des véhicules suivis… Sans prouver, cependant, que les photos sont les siennes ni n’ont permis d’effectuer un suivi digne de ce nom de la remise en état des voitures. Citant des chiffres de la Confédération française des experts en automobile (CFEA), le journaliste rappelle d’ailleurs qu’un expert « ne peut suivre que 300 réparations par an ». Bien en-deçà, donc, de l’exploit permis par le don d’ubiquité du suspect, qui affirme qu’il suffit « d’un quart d’heure » pour visiter un VE à réparer…

Des garages fantômes parmi ses complices

A la recherche de ses complices garagistes, le reportage permet ensuite de constater, à l’instar de l’adjudant-chef Desclos, que certaines adresses mentionnées sur les rapports d’expertise du suspect ne correspondent pas à des ateliers de mécanique ou de carrosserie mais à de toutes autres destinations, souvent des appartements particuliers. « C’est ce que l’on appelle des garages fantômes », selon le sous-officier.

Plus tard, c’est à la provenance des pièces d’un véhicule suspect que l’enquête s’intéresse, constatant avec les gendarmes que ledit véhicule a été réparé avec des pièces volées sur pas moins de cinq voitures différentes, mettant ainsi à mal « l’obligation de traçabilité des pièces » qui incombait à l’expert. Une provenance frauduleuse que la suite du reportage nous permet d’appréhender, de la rencontre avec un voleur se vantant d’avoir pu corrompre « au moins cinq experts sur le marché » pour 300 euros par véhicule au suivi d’une équipe de gendarmerie de l’Oise en pleine enquête sur une filière de vol de véhicules servant à alimenter le commerce illégal de pièces d’occasion.

Les assureurs gourmands et trop peu regardants ?

Les pièces d’occasion, d’ailleurs, un thème que ce numéro de Grands Reportages ne manque pas d’évoquer, en allant à la rencontre de René Sellier, co-fondateur du centre VHU S.E.V.P de Saint-Quentin, dans l’Aisne (02). Le centre, qui reçoit une trentaine de véhicules économiquement irréparables (VEI) envoyés par les compagnies et mutuelles d’assurance qui l’agréent chaque jour, reste toutefois sous pression des tarifs élevés réclamés par ces mêmes assureurs, l’entrepreneur confessant « perdre encore de l’argent même une fois le métal, le plastique et les pièces revendus ».

L’une des raisons pour laquelle la filière de revente de VEI à destination des réparateurs, plus rentable, continue de fleurir alors que même des pros du recyclage comme René Sellier suggèrent d’interdire ce type de transactions, un son de cloche rappelant celui de la Ligue de défense des droits de l’assuré (LDDA) dans nos propres colonnes. Cependant, les premiers réticents se trouveraient chez les assureurs eux-mêmes selon le reportage, « car cela les obligerait à revendre les VEI à bas prix aux centres VHU », ce que les assureurs sollicités par le journaliste ont refusé de commenter, laissant à la seule Fédération française de l’assurance (FFA) le soin de répondre… en mode lavage de mains.

Le business des épaves non déclarées

Des assureurs qui, certainement, préfèreraient quand même que les véhicules accidentés que récupère le dernier professionnel rencontré dans le reportage leur soient déclarés. Un dénommé Kevin qui, dans le Nord, et malgré ses qualifications en mécanique, a préféré se tourner vers un business forcément juteux : le rachat comptant et la réparation de voitures très accidentées directement à leurs propriétaires mais dont le sinistre n’a pas été déclaré, par peur du malus ou de la radiation… Où l’on découvre une citadine rendue à l’état de ruine mais que le dénommé Kevin assure pouvoir remettre en état avec des pièces d’occasion glanées –ou volées– sur des véhicules similaires mais bien mieux portants.

C’est donc toute une variété de voies par lesquelles un VGE peut se retrouver à nouveau sur les routes que ce numéro de Grands Reportages permet d’appréhender. Des voies qui, comme pour le fameux Michel, expert de son état, risquent bien de se retrouver sans issue pour les professionnels ayant baigné dans l’une ou l’autre des affaires de faux VO/vrais VGE révélés au cours des cinq dernières années. Toutefois, comme le rappelle le journaliste Bertrand Bolzinger, « plus de 2 200 véhicules suspects [dans ces affaires d’épaves roulantes] n’ont toujours pas été expertisés ». Un chiffre qui a certainement évolué depuis le bouclage de l’enquête, mais les routes sont encore loin d’être épurées des véhicules encore suspects.

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