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Relance post-confinement : la folle équation à multiples inconnues

Dans sa conférence de presse hebdomadaire, le CNPA a moins souhaité détailler son plan de relance en cours d’élaboration qu’évoquer les multiples inconnues à résoudre pour le réussir. Car en aval comme en amont de la filière, il va falloir concilier et réconcilier des secteurs, des entreprises et des métiers aux tailles, aux défis et aux impératifs multiples. Le tout, en coordonnant au mieux les outils d’une relance de l’offre et surtout, de la demande. Car elles vont toutes deux devoir se nourrir harmonieusement l’une de l’autre…

 

Dans le cadre du comité stratégique de la filière automobile, le CNPA participe activement à l’élaboration d’un plan de relance dont il vient de dresser quelques axes et priorités (voir«Le CNPA plaide pour un redémarrage progressif de l’activité»). Mais sans vouloir trop rentrer dans les détails, les solutions étant encore en cours d’élaboration et de validation. Dans son point presse hebdomadaire d’hier soir, l’organisation professionnelle a surtout souhaité évoquer la difficulté de l’exercice.

(ré)concilier l’amont et l’aval dans un grand plan commun

«C’est une équation a multiples inconnues», a résumé Francis Bartholomé, président du CNPA. Des inconnues liées bien sûr à la façon dont va s’entreprendre le déconfinement. Si sa date semble fixée au 11 mai, ses modalités demeurent encore floues. Mais aussi à la complexité des composantes macro et micro-économiques d’une filière qui, dans son amont industriel incarné par la PFA (Plateforme de l’Automobile), compte des géants constructeurs comme équipementiers impatients de relancer au plus vite leurs productions. Mais dans son aval de l’ensemble des services, on se préoccupe avant tout de ressusciter la demande, c’est-à-dire d’obtenir le retour de consommateurs enkylosés par le confinement.

Des consommateurs qui viennent d’ailleurs de gonfler de 50% leurs versements sur le populaire Livret A en mars, preuve qu’ils ont plus peur de l’avenir qu’envie de vite s’oublier dans une frénésie consommatoire.

Mais même dans le seul aval, rien ne sera simple. Car les services sont une mosaïque de métiers, d’entreprises, de secteurs aux traumatismes multiples et divers, aux priorités variables et aux histoires différentes, parfois même conflictuelles.

Les gros du secteur, quelles que soient d’ailleurs leur nature, ont moins de problème de trésorerie que les petits. Les groupes de concessions trônent sur 4 mois de trésorerie quand un petit carrossier est suspendu aux découverts autorisés par ses banquiers. En revanche, les effets domino -résultats d’exploitation, perte de capital social- peuvent être plus mortifères à moyen terme pour les grandes et lourdes structures que pour les petites entreprises agiles.

Autres exemples : une auto-école qui aura passé deux mois sans voir un client a des soucis autrement graves qu’un réparateur qui aura pu ou su maintenir un fond d’activité. Un loueur enfin sera confronté à d’autres défis sanitaires et organisationnels à relever en fin de confinement qu’un dépanneur, un contrôleur technique ou un déconstructeur qui ont bien moins de risques de contamination à gérer…

Réussir la synthèse

Et pourtant, insiste Xavier Horent, délégué général de l’organisation professionnelle, «le plan de relance ne sera efficace que si on réussit à faire la bonne synthèse et surtout, à coordonner l’ensemble des besoins avec l’accord de tous».

On devine la délicatesse de l’exercice. Pour que ça redémarre, il va falloir mettre à jour, traiter et concilier au mieux des différences de priorités qu’on occultait si facilement jusqu’à cette pandémie. Bref, adoucir notre individualisme si latin. Et surtout, mettre de côté cette compétition entre métiers exacerbée par le fait que tout le monde veut maintenant faire le métier de tout le monde. Et ce, depuis que l’Europe décidait, dès le tout premier règlement d’exemption dit « 123/85 » -Le 123ème de l’année 1985- de précipiter l’ensemble des acteurs de la filière dans une concurrence de plus en plus effrénée.
Il faut donc convaincre vite et bien tous les contraires de se rassembler pour “chasser en meute”, logique qui sied habituellement aux seuls tempéraments germaniques. Et les conduire à accepter ainsi de traiter, collégialement, harmonieusement, toutes les inconnues de la délicate équation de la relance post-Covid. Et elles sont nombreuses, même si ci-dessous, nous en avons sûrement oublié quelques-unes. Que nos lecteurs n’hésitent d’ailleurs pas à venir les compléter…

Inconnue 1. Va-ton réussir à organiser la fringale de liquidités de façon crédible et ordonnée ?

Et ce, en gardant bien en tête que le premier équilibre à trouver consiste à ne pas trop chercher à saigner des finances publiques qui ne peuvent tout, en obtenant toutefois d’elles les subsides et le juste timing qui limiteront une boucherie de dépôts de bilan.

«On ne pourra peut-être pas sauver toutes les entreprises, se désole Francis Bartholomé ; mais en préserver un maximum, c’est aussi garantir les recettes de l’État». Première préoccupation donc : faire en sorte que la perfusion financière massivement déployée par le gouvernement ne soit pas débranchée trop tôt mais se module au mieux au fil du retour d’activité. Garantir par exemple que le chômage partiel restera suffisamment longtemps compatible avec le redémarrage des activités, au risque sinon de ne pas laisser le temps aux entreprises de réapprendre à marcher seules.

Et convaincre, par la crédibilité d’un plan global, qu’Urssaf et services des impôts ne demandent pas leur “money back” à la façon d’une Tatcher voulant aussi punir l’Europe de réussir à se faire. Voire même que pour les plus petites structures, l’effacement de tout ou partie des charges fiscales et sociales soit inscrit dans le plan de relance pour rendre un peu d’espoir…

 

Inconnue 2. Saura-t-on rassurer suffisamment ceux qui repartiront travailler dès le 11 mai en côtoyant le virus ?

L’annonce du début de la fin du confinement est certes une bonne nouvelle. Mais pas nécessairement pour tous ceux qui, par contrainte de poste de travail, ont le sentiment d’être traités en fantassins mal armés mais renvoyés au front. Saura-t-on les fournir à temps et suffisamment massivement en masques, en gants, en procédures, en protections de plexiglas, pour qu’ils se sentent suffisamment en sécurité comme le CNPA l’espère, lui qui annonce les premières livraisons fin avril du million de masques qu’il a commandé ?

Mais il faudra aussi avoir traité le corollaire propre au chef d’entreprise. Non seulement il n’a guère envie de mettre en danger ses collaborateurs, mais il n’oublie pas non plus qu’il peut être recherché en responsabilité civile, voire pénale, si un drame devait subvenir parmi ses équipes. L’État saura-t-il trouver les moyens, en matériels, conseils et arsenal juridique, pour prodiguer une sécurité équilibrée entre patrons et salariés ?

 

Inconnue 3. Le plan de relance, nécessairement pour toute la filière, va-t-il réussir à harmoniser les attentes de l’amont industriel avec celles de l’aval des services ?

Ce n’est probablement pas le plus simple. Il faut bien faire comprendre aux constructeurs et aux équipementiers que relancer la production, c’est certes bien. Mais à condition de trouver des consommateurs prêts à rouler dans leurs nouvelles voitures fraîchement sorties de chaînes.

Côté ventes autos, Il faut donc en même temps inventer les outils qui doivent permettre de déstocker les VN et surtout les VO pour faire de la place aux nouvelles productions, tout en étant sûr que la demande est réamorcée pour que les stocks nouveaux remplacent, plutôt que n’accroissent, les stocks actuels.

 

Inconnue 4. Va-t-on réussir -enfin, diront beaucoup de professionnels- à bousculer tabous et marottes qui paralysent l’automobile ?

Voilà qui découle directement de l’inconnue précédente. Revisiter les tabous, ce pourrait être une TVA modulable pour les prestations essentielles, au moins transitoirement, en fonction du pouvoir d’achat des ménages les plus pauvres par exemple. L’idée avait déjà été défendue par Stéphane Antiglio, président de PHE. Le CNPA l’évoque à son tour. Les concessionnaires aussi vont avoir besoin d’une activité après-vente soutenue.

Ce pourrait aussi être une réhabilitation du Diesel, plus exactement des diesels récents qui embourbent les parcs VO alors qu’ils produisent peu de NOx, pas plus de particules que l’essence et réduisent de 20% les émissions de CO2. Transmis à nos amis écolo-bobos qui vont peut-être bien devoir manger un petit bout de leurs chapeaux.

D’autant plus que bousculer les marottes, ce serait par exemple réinventer les primes à la conversions. Le CNPA y tient, lui qui revendique avoir inventé le concept. Mais il faudrait alors un peu mieux les partager entre types de motorisations La priorité de la relance sera-t-elle toujours de pousser seulement les ventes de véhicules électriques, quand la clientèle des VO et des VN qu’il faudra remiser pour déstocker vit dans des zones où les distances quotidiennes sont grandes, où la qualité de l’air n’est pas une priorité et où l’automobile reste consubstantielle à une mobilité privée de toute façon de transports alternatifs ?

Et tant qu’à faire, ne faut-il pas revoir la prévalence visant à forcer les constructeurs à courir derrière l’objectif de 95 g de CO2 à coup de milliards qu’ils n’avaient guère et n’ont cette fois plus ?

 

Inconnue 5. Pourra-t-on remettre suffisamment d’imagination au pouvoir ?

Apparemment, le gouvernement semble convaincu que la relance passera plus facilement par la consommation que par un alourdissement des impôts, ce qui aurait tendance à encourager la résolution des inconnues précédentes, aussi hérétiques paraîtraient-elles à un quidam ayant tout raté de la crise inédite que nous traversons.

Mais il en va des décisions politiques comme des inerties culturelles de notre filière : les bonnes résolutions imaginatives s’effacent promptement devant les vieilles habitudes corporatistes. Alors qu’il faut tout réussir en même temps d’un point de vue économique, le “en même temps” politique nous a habitué aux grands écarts qui finissent par écarteler les plus solides bonnes volontés.

Et il faudra aussi que les instances politiques propres au secteur de l’automobile sachent aussi rechercher, et trouver le bon équilibre entre les vieilles ambitions partisanes et l’ambition nouvelle, voulue salvatrice, d’un plan visant à réussir bien des quadratures de cercles.

Mais restons optimistes. Une crise inédite peut plus facilement accoucher de solutions nouvelles. De toute façon, l’avantage du plan massif que la filière de l’auto est en train d’élaborer, c’est qu’il devra être connu fin avril au plus tard. Il n’y aura donc guère à attendre pour voir si l’équation du plan de relance a potentiellement les mêmes vertus sur l’écosystème de toute la filière que le E=MC2 d’Einstein en a eu sur toute la physique : changer les paradigmes, encourager des approches nouvelles, sans pouvoir être remis en question. Même par ceux qui n’avaient vraiment pas envie d’y croire…

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