FordPartsUK peut mettre tout le marché… en pièces! (suite)

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FordPartsUK, le site anglais de vente de pièces Ford en ligne, a une apparente vertu : les concessionnaires Ford européens peuvent opportunément l’utiliser pour déstocker afin de redorer leurs comptes d’exploitation mis à mal par la crise. Mais que l’initiative se généralise dans tous les réseaux de marque et l’offre internet en pièces “constructeur” à prix discount se répandra dans toute l’Europe. En faisant brutalement dévisser le nécessaire “référentiel prix-constructeur”. Et toutes les entreprises dont le business-model en dépend…

Pas de doute, le site annonce clairement la couleur dès sa page d’accueil: « FordPartsUK livre des pièces d’origine Ford neuves dans le monde entier à des prix réduits. Achetez vos pièces, accessoires et consommables d’origine Ford chez FordPartsUK et économisez jusqu’à 50% sur le prix de détail de votre revendeur local. Avec un stock de pièces d’origine Ford d’une valeur de plus d’un million de Livres, FordPartsUK peut fournir tous vos besoins en pièces Ford. »

 

Une info venue de nos lecteurs-correspondants!Grâce à la vigilance de nos lecteurs-correspondants, nous vous révélions la semaine dernière cette étonnante initiative du site de vente en ligne FordPartsUK, détenu par un très gros distributeur Ford anglais : il propose des pièces et accessoires Ford avec des remises allant «jusqu’à -50%» (voir «un distributeur Ford anglais diffuse des pièces d’origine en ligne… à prix discount !»).

Notre confrère Autoactu.com a depuis pris contact avec FordPartsUK et obtenu quelques précisions sur l’origine des pièces et accessoires Ford qu’il propose. Selon lui, «les remises allant jusqu’à 50% ne concernent que des pièces provenant exclusivement de stocks “non-désirés” (NdlR : “unwanted” en anglais) par d’autres concessionnaires anglais ou européens». FordPartsUK précise également qu’il ne peut offrir de telles remises sur les pièces des stocks «normaux» achetés auprès de Ford. Voilà qui semble devoir limiter l’impact de ce site en ligne par la nature des pièces discountées proposées : ce sont a priori les pièces invendues des stocks morts qui sont rachetées, mutualisées et revendues par le site. Mais a priori seulement.

Des pièces remisées dangereusement jeunes…

En termes de valeur comptable des pièces en stock, les règles sont les suivantes, explique Francis Bartholomé, président du CNPA et lui-même concessionnaire Ford : «Les pièces stockées sont évaluées à 100% de leur valeur la première année, à 50% la seconde année et à 0% à partir de la troisième année. Pour les pièces qui ne “tournent” donc pas ou pas assez vite, le concessionnaire concerné doit parallèlement provisionner comptablement 50% de la valeur de la pièce immobilisée la seconde année et 100% la troisième année».

D’un point de vue technique, Francis Bartholomé comprend l’opportunité que le site FordPartsUK représente : «Quand le business est mauvais, que les comptes se dégradent et que la trésorerie vient à manquer pour financer le quotidien de l’entreprise de distribution, revendre ces stocks pesants peut évidemment réduire mécaniquement, au moins en partie, ces immobilisations et ramener du cash».

Même si la revente des pièces se fait à vil prix, la proposition de FordPartsUK peut donc faire le bonheur des concessionnaires Ford en ces temps de difficultés avérées. Mais du coup, le stock provenant donc «exclusivement» d’autres distributeurs de la marque peut être constitué de pièces certes vieilles d’un point de vue comptable… mais récentes en termes d’attentes du parc roulant.

Ce qui revient à craindre ce cercle vicieux que pointe du doigt le président du CNPA : en déstockant pour redresser leurs comptes, les concessionnaires alimentent chez FordPartsUK une offre discount alternative riches en références demandées par le marché qui, ce faisant, va attirer l’intérêt croissant de consommateurs chasseurs de bons prix. Du coup, ces automobilistes peuvent aussi se détourner de l’offre pièces des concessionnaires… qui vont alors avoir besoin de déstocker, remettant ainsi du combustible dans le moteur pervers de cette machine infernale.

Au seul périmètre de FordPartsUK, les affaires sont bonnes : le site a a annoncé à notre confrère Autoactu un stock de 5 millions de livres (environ 6,3 millions d’euros) pour 40 000 références  et un chiffre d’affaires pièces en ligne qui devrait atteindre 2 millions de livres (près de 2,6 millions d’euros) en 2014, dont 300 000 livres (près de 400 000 euros) à l’international. Soit presque 10% des 25 millions de livres réalisés globalement en pièces par le groupe de distribution Ford qui détient ce site…

Un danger qui peut dépasser le seul réseau Ford

Pourquoi donc s’inquiéter ? C’est quelque part ce qui est arrivé en matière de “sourcing” en pièces dites équivalentes ou équipementières pour les sites de ventes de pièces en ligne : beaucoup de plateformes françaises sont devenues leurs fournisseurs privilégiés pour presque la même raison économique. Pour elles qui, trop nombreuses, devaient coûte que coûte faire tourner leurs stocks, le débouché de la vente en ligne a souvent fait figure d’aubaine.

Les sites pure-players comme Oscaro, Yakarouler et autres l’ont bien compris, qui ont su négocier toujours mieux en devenant vitaux pour ces mêmes plateformes. Mais quand la croissance volumétrique des sites s’essouffle et c’est le cas, le coup d’élastique est violent. Car les clients-sites ont deux réflexes anticipateurs logiques : ils diversifient alors leurs achats pour éviter d’être emmenés en gestion de fait par les possibles dépôts de bilan des plateformes pour qui ils sont devenus des clients essentiels ; mais bien sûr, en obtenant des remises similaires ou presque à celles consenties lors des courbes de marché ascendantes. Tout peut alors s’inverser brutalement et douloureusement pour les plateformes concernées : moins de volumes, mais toujours à faible marge… et le plongeon dans le rouge est assuré. Certaines se débattent déjà…

C’est vers cette logique mortifère qu’une initiative comme FordPartsUK peut emmener les concessionnaires Ford. Mais pas seulement eux. Car le réseau Ford n’est pas seul à souffrir en Europe, loin s’en faut : selon notre confrère L’Argus, le nombre de distributeurs, toutes marques confondues, s’est contracté de 12% en moyenne en Europe depuis 2007. Entre les stocks revendus à l’occasion de dépôts de bilan et ceux des distributeurs survivants qu’il est opportun de réduire pour garder une narine hors de l’eau, il y a donc hélas gisement durable de “matière première”…

L’Europe des concessionnaires constitue donc potentiellement un beau filon en pièces d’origine à prix réduit. Que cette logique de “re-commercialisation” de stocks par internet soit dupliquée par d’autres distributeurs-malins dans d’autres réseaux constructeurs –et pourquoi ne le serait-elle pas, puisque les concessionnaires sont très majoritairement en difficultés financières partout en Europe ?– et l’effet-domino sera potentiellement dévastateur.

Le référentiel “prix constructeur” menacé

Dévastateur déjà pour les membres des réseaux constructeurs eux-mêmes. Ils ne pourront même plus dire ou laisser entendre aux consommateurs que la pièce équipementière déjà vendue à vil prix par les sites de ventes en ligne n’est pas exactement la même que celle qu’ils leur proposent. Mais surtout, dévastateur pour tout le marché de la pièce, qu’elle soit dite d’origine, équivalente ou même adaptable. Le prix constructeur pourrait vite dévisser à cause d’une telle généralisation de “pièces d’origine discount”. Et l’effet serait cataclysmique : toute la plaque tectonique du référentiel prix constructeur s’effondrerait, en emportant sous les eaux tout le business-model de la pièce.

«Le danger est réel», confirme Francis Bartholomé. «Non seulement pour les distributeurs de VN, mais pour tous les acteurs de la filière qui vivent du commerce de la pièce. Du plus gros RA1 au plu petit des garages, tous ont besoin d’un positionnement-prix correct pour vivre, investir, former, embaucher». L’effet des prix des pièces équipementières en ligne sur les sites a déjà été très négatif en la matière, rappelle-t-il : «le consommateur croit maintenant que le vrai prix est celui d’internet, alors que ce dernier en nie les autres multiples composantes : le transport, les coûts de stockage, l’information technique liée, l’informatique, la formation»…

«La pièce est transversale à tous les métiers de l’entretien-réparation», martèle-t-il en annonçant qu’il compte bien en faire une cause nationale des professions de l’après-vente ; «dans les états généraux des métiers que nous planifions pour mars, la pièce sera, pour toutes ces raisons, au cœur de nos débats».

L’ensemble des acteurs pressent déjà que le prix de la pièce est clairement menacé. Et tous travaillent à s’y préparer avec leurs moyens respectifs : mieux les acheter (en Angleterre où elles sont déjà à -20% par rapport à la France ???), valoriser mieux les services liés à son commerce ou, pour les réparateurs, remonter leurs taux horaires en proportion des remises à consentir. Mais tout cela prend du temps et en prendra encore.

Un temps que personne n’aura plus si les concessionnaires commencent à revendre partie de leurs stocks dormants à des acteurs internet qui, consanguins ou non, leur donneront l’impression illusoire qu’ils pansent ainsi leurs plaies financières immédiates. Si “l’école” de FordPartsUK devait se généraliser, le marché de la pièce filera prestement vers le gouffre sans que personne, dans le monde de la pièce d’origine ou de la pièce équivalente, n’ait le temps de corriger la trajectoire ou d’appuyer sur le frein…

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